Ce billet avait commencé comme un billet sur l’engagement mais j’ai trouvé que ça n’allait pas. Alors je préfère vous parler de héros. Ou plutôt pourquoi, je crois que nous n’en avons pas besoin.

Pour cela, il faut revenir un peu en arrière. Pas loin, pourtant j’ai l’impression que c’était il a des siècles. Je vous emmène à l’époque où j’ai découvert Linux et l’informatique Libre. Je l’ai découvert par deux choses : d’abord un ami qui m’a dit « hé, faut trop que t’installe ça sur ton pc, c’est trop bien, regarde tout ce qu’on peut faire ! » et ensuite un journal en ligne que vous connaissez bien : reflets.info.

C’était l’époque où le mot hacker est arrivé dans mon paysage intellectuel. Il brillait d’intelligence, de culture, de révolution. J’ai découvert les hackers par un groupe que vous connaissez aussi énormément : Telecomix. Je ne savais pas trop ce qui se passait, mais j’adorais ce qu’illes faisaient. J’idéalisais complètement la figure de hacker, c’est normal : je n’y connaissais rien. Je ne viens pas de ce milieu, la première fois que j’ai vu un code HTML en cliquant sur voir source, j’ai cru que j’avais cassé mon blog (véridique). Mais bon, on peut parler longtemps d’où on vient et nos premières bêtises, ce n’est pas le sujet.

Il y a une chose qui est essentielle : j’ai connu ce petit monde où je gravite par des actions, des groupes, des collectifs. Je vous l’avoue ici, je n’ai jamais regardé de conférence avant récemment. Pour être honnête, ça m’ennuie beaucoup. Connaître ce milieu par des entités non-personnalisées ne m’a pas dérangé, je regardais ce qu’il s’y faisait. Je connaissais quelques noms, je savais que c’était des personnes « importantes » et j’étais quand même très ému de les rencontrer. Mais je n’ai jamais vu ce milieu par la lunette aveugle d’un héros.

Ce qui m’importait c’était ce que ces personnes faisaient, quels étaient leurs projets, comment illes le réalisaient. Les réussites, les échecs, comment illes se racontaient (storytelling), c’est tout cela qui m’a marqué dans mes premières années dans le milieu du Libre.

Le hacker représentait pour moi une figure étrange et magique qui ne s’apparentait pas à ce que je pouvais connaître comme modèles de vie, c’est ça qui a du faire la différence.

Ainsi, les hackers ont toujours eu pour moi deux caractéristiques : la dimension politique de leur action et leur crew.

Comme pour beaucoup d’entre nous, ma scolarité a été difficile et surtout traversée de solitude et voir ces teams de hackers me faisait miroiter un besoin d’appartenance et de reconnaissance qui manquait (je fais un peu ma psychanalyse).

Parce que je n’ai jamais cru aux héros et surtout à la dimension solitaire du héros. La solitude beaucoup d’entre nous l’on vécu et elle n’amène rien de bien à mon sens. Une véritable action avec un échange, un développement et un impact ne peut se faire qu’à plusieurs.

Le héros est seul face au vent qui lui ébouriffe les cheveux, le hacker solitaire devant son écran avec comme seule arme son savoir et son ingéniosité… Ou pas.

Je ne nie pas qu’il y a eu des personnes exceptionnellement douées dans l’informatique, il y en a partout. Ce que je veux dire c’est que ces personnes ne sont pas des éléments externes à leur milieu. Elles se sont formées, elles ont discuté de leurs projets et surtout elles ont été soutenues. Mais souvent, on ne se souvient que des héros que l’on élève à un rang quasi mythologique en oubliant toutes les personnes derrières. Je suis toujours attristé de lire des éloges de tel ou tel héros élevé au panthéon des hackers.

Nous avons des modèles, des personnes que l’on pose sur un piédestal et ce n’est pas un problème. Ce qui est un problème, c’est nier tout l’aspect collectif de ce modèle. Les héros n’existent pas dans le vide, ils ont eu une vie, des rencontres heureuses ou malheureuses, des lecture passionnantes ou ennuyeuses…

Pour revenir à quelque chose de plus terre à terre, quelque chose de plus proches de mes préoccupations opérationnelles, c’est l’aspect hors du commun du héros. Cette personne est exceptionnelle, différente et tout le monde n’y a pas droit. C’est faux, tout le monde pour avoir réalisé des choses positives pour soi, son milieu proche et même la société.

Au-delà de l’approche anthropomorphique du colibri, ce qui compte c’est de vouloir changer les choses et de faire en sorte de suivre ce modèle et les valeurs qui y sont rattachées. Parce que c’est maintenant qu’on a besoin de gens qui croient en des causes. C’est maintenant qu’il faut mettre les mains à la pâte et décider si on regarde les choses se faire ou si on agit.

Car si on attend que l’histoire se souvienne de nous, il sera trop tard pour changer les choses. S’il faut attendre que quelqu’un le fasse, pareil.

Laissons l’Histoire décider de ce qui a été, vivons dans le présent et agissons autour de nous. Que les héros dorment en paix dans leur panthéon olympique, laissons les prendre la poussière et arrêtons de contempler ce qui a été.

Soyons ici et maintenant, car un bon héros est un héros mort.